
Derrière les yeux embués du « Garçon qui pleure », accroché dans des millions de salons, se cache l'une des légendes urbaines les plus tenaces du XXe siècle : celle d'un artiste, d'un orphelin surnommé « Diablo » et d'une malédiction qui épargnerait les tableaux tandis que les maisons partent en fumée. Enquête sur un mythe né dans un tabloïd britannique.
Un enfant en larmes dans des millions de foyers
Vous l'avez forcément croisé : un enfant au regard fixe, les joues baignées de larmes, les lèvres tombantes, souvent vêtu d'une veste sombre sur fond noir ou ocre. Chez une grand-mère, dans un couloir d'hôtel, sur un mur de brocante. Cette image, reproduite à des centaines de milliers d'exemplaires à partir des années 1950, a fini par devenir un monument du kitsch européen. Dans certains pays, elle ornait pratiquement chaque foyer : un chroniqueur israélien, évoquant sa jeunesse, raconte qu'il était difficile de trouver une maison sans ce garçon éploré sur un mur.
Mais depuis 1985, ce portrait trimballe aussi une réputation autrement plus sulfureuse : celle d'un objet maudit, attiré par le feu, et signé par un peintre qui aurait vendu son âme.
Qui était vraiment Bruno Amadio ?
Les « Crying Boys » sont généralement signés « Bragolin », parfois « Giovanni Bragolin » ou « Angelo Bragolin ». Or ce peintre n'a jamais existé sous ce nom. Selon les biographies disponibles, derrière ce pseudonyme se trouve Bruno Amadio, né à Venise en 1911 (le 9 novembre selon certaines notices, le 15 janvier selon d'autres) et mort à Padoue le 22 septembre 1981. Il utilisait aussi d'autres noms de plume, dont « Franchot Seville ».
Formé à l'académie, Amadio travaillait dans la Venise de l'après-guerre comme peintre et restaurateur, et réalisait pour les touristes ces portraits d'enfants éplorés. On lui attribue au moins une soixantaine de variantes, déclinées en garçons et en filles, que l'industrie de l'image a ensuite reproduites partout dans le monde sans toujours le rémunérer correctement. Autre détail qui contredit la légende : dans les années 1970, on le retrouve bien vivant, plutôt aisé, et toujours à son chevalet à Padoue.
La légende : un orphelin, un prêtre et un pacte
C'est ici que le récit populaire prend un tour franchement diabolique. Dans la version la plus répandue, Amadio aurait fui l'Italie après la guerre pour l'Espagne. Là, il aurait croisé un petit garçon vagabond, orphelin dont la famille aurait péri dans un incendie. Un prêtre aurait mis le peintre en garde : partout où l'enfant passait, le feu le suivait. Le surnom du garçon, « Don Bonillo » ou, plus dramatiquement, Diablo, aurait achevé de lui valoir une réputation de petit démon.
Amadio, par pitié ou par orgueil, aurait ignoré l'avertissement, recueilli l'enfant et peint sa série de portraits. Puis son atelier se serait embrasé. Persuadé que le garçon était responsable, le peintre l'aurait chassé. Dans la plupart des versions, l'enfant meurt ensuite dans un accident de voiture ou dans un incendie, et ses portraits, désormais imprégnés de sa malédiction, se mettent à propager le feu dans les foyers. Le peintre, lui, aurait fini par périr dans les flammes.
Voilà le « pacte » : un artiste qui accepte de partager son toit, et sa gloire, avec un enfant que la rumeur dit damné.
1985 : « Blazing Curse of the Crying Boy »
La malédiction n'est pourtant pas née en Espagne, mais dans les colonnes de la presse britannique. Début septembre 1985, un journal local de Rotherham, dans le Yorkshire du Sud, relate l'incendie d'un logement. Deux jours plus tard, le tabloïd national The Sun s'empare du sujet. Le 4 septembre, en page 13, il publie un article intitulé « Blazing Curse of the Crying Boy » : un couple, Ron et May Hall, y accuse un tableau d'enfant en larmes d'avoir causé la destruction de leur maison, dont il serait le seul objet à avoir résisté aux flammes. Le frère de Ron, pompier à Rotherham, aurait ajouté que d'autres cas similaires circulaient dans la caserne. (Certaines sources datent la parution du 5 septembre.)
L'enquête menée par le folkloriste David Clarke montre que l'affaire a été montée en épingle par le journal. Son rédacteur en chef de l'époque, Kelvin MacKenzie, a flairé le filon. S'ensuivent des semaines de courrier de lecteurs terrorisés, de témoignages d'incendies et de nouvelles « victimes ». La légende prend de l'ampleur, au point que des familles qui possédaient un exemplaire ne veulent plus le garder chez elles.
Le bûcher du Sun
Face à l'afflux, le journal propose à ses lecteurs de lui expédier leurs reproductions pour les détruire. Le soir d'Halloween 1985, environ 2 500 estampes sont brûlées sur un bûcher dressé dans l'Oxfordshire. Un pompier présent ironise sur cette cérémonie : on attendait des cris étouffés, on n'a entendu que le crépitement du papier. Le tabloïd proclame ensuite que le sortilège est levé.
« Je dis toujours que ce sont les larmes qui éteignent le feu. » – l'épouse du pompier Alan Wilkinson, citée par David Clarke dans Fortean Times.
Ce que dit la critique rationnelle
Le dossier est riche en explications banales, que les enquêteurs sceptiques détaillent sans difficulté. D'abord, l'argument du nombre. Le Sun lui-même estimait à environ 50 000 les copies en circulation au Royaume-Uni. Quand un objet décore autant de foyers, il apparaît mécaniquement dans une partie des incendies domestiques. Le biais est de pure statistique : l'humoriste Ray Peacock, dans un épisode de la série The ParaPod, résume ironiquement que n'importe quel disque populaire, présent dans autant de salons, serait lui aussi « maudit ».
Ensuite, le biais de sélection. Personne ne signale « un incendie où le Crying Boy a brûlé » : seuls les cas où il reste intact font l'histoire. Les enquêteurs ont aussi remarqué que les tableaux n'étaient pas identiques : « un assortiment disparate », selon David Clarke, d'estampes bon marché vendues dans les grands magasins britanniques des années 1960 et 1970. La seule chose qu'elles partageaient était leur commercialisation de masse.
Pour expliquer la survie des cadres, on évoque généralement la manière dont ces reproductions étaient accrochées et le support dont elles étaient dotées, mais cette hypothèse, répandue dans la littérature sceptique, reste une explication plausible plutôt qu'une preuve définitive. Elle n'a d'ailleurs pas été retenue par le Sun, qui n'avait, comme le note Clarke, aucun intérêt à chercher une cause rationnelle.
Enfin, la généalogie du mythe. David Clarke indique que l'histoire de l'orphelin « Diablo » n'apparaît qu'en 2000, sous la plume de l'auteur liverpudlien Tom Slemen. Cette trame, qui explique qui est l'enfant et pourquoi le peintre aurait mal tourné, est donc postérieure de quinze ans à la panique de 1985. Quant à Amadio, loin de périr dans les flammes, il est mort de maladie à Padoue : l'animateur et humoriste Steve Punt a remonté sa piste pour la BBC Radio 4 (Punt PI, 2010), puis a publié ses conclusions dans le Sun. La légende d'un exil espagnol et d'un orphelinat incendié n'a pu être confirmée. Le sceptique italien Massimo Polidoro, dans le Skeptical Inquirer (novembre-décembre 2012), classe lui aussi l'affaire parmi les légendes urbaines.
Pourquoi le mythe survit
Si l'histoire du pacte diabolique tient tant, c'est qu'elle coche toutes les cases du récit gothique : un artiste en rupture, un enfant maudit, un avertissement ecclésiastique ignoré, un objet d'apparence innocente qui répand le malheur. Elle fonctionne aussi comme un vestige du folklore des « objets hantés », où un tableau devient le support d'une présence. Internet n'a fait que réactiver la rumeur : forums, vidéos, annonces de brocanteurs qui jurent détenir « l'original maudit ».
Le mystère, lui, reste celui de la fabrication d'un mythe. Un portrait d'enfant triste, vendu à la chaîne aux touristes de Venise, a suffi à nourrir quatre décennies de frayeurs, avec pour seul « diable » un cycle médiatique bien huilé. Bruno Amadio, lui, n'a jamais signé de pacte. Il a peint, vendu, et laissé sans le savoir l'un des plus beaux cas d'école de la psychologie des foules.
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